Sylviane Mook : modèle présent

Sylviane Mook modèle vivant

Au comptoir d’un café populaire du 11e arrondissement de Paris, une voûte d’hommes surplombe une rangée de verres dépareillés. A l’autre bout de la salle, non loin de la baie vitrée donnant sur la rue Saint-Maur, une frêle silhouette vêtue de bruns et d’ocres me fait signe de la rejoindre. Sa présence tranquille me frappe. Sylviane Mook a la discrétion irradiante. C’est sans doute pourquoi les artistes aiment tant la faire poser. Avec cette interview, j’ai voulu donner la parole à celles et ceux que l’on entend rarement : les modèles vivants.  Mais Sylviane ne veut pas parler au nom des autres et me précisera à plusieurs reprises : « je ne veux pas être porte-parole, juste parler de ce que je fais. »

 

(Photo de l’article © Shane Wolf : Sylviane Mook : extrait du tryptique « Songs of Sagesse, de Shane Wolf)

A.J. : Depuis quand es-tu modèle Sylviane ?

S.M. : J’ai commencé jeune, vers l’âge de 20 ans. D’abord par nécessité. J’ai vite arrêté et repris de temps en temps : à 30 ans, à 55 ans puis à mes 60 ans, de manière plus régulière. A plus de 70 ans, je continue de poser, mais différemment. Aujourd’hui, c’est un métier que j’aime parce qu’il me permet d’être au plus proche de la nature. Oui, pour moi, poser, c’est la nature.

 

A.J. : Tu fais allusion à la nudité ?

S.M. : C’est vrai que je me sens particulièrement libre quand je pose sans vêtement. Mais quand j’évoque la nature, je parle de nature dans un sens plus large, la nature brute, sans fard. Être soi, en présence. Lorsque je pose, je suis en connexion avec moi-même.  Je suis aussi en communication avec l’autre. Même si certaines séances sont plus difficiles que d’autres, je les vis désormais avec bonheur, en pleine conscience, l’esprit et le corps libres. Quand je pose, je me sens vraiment à ma place.

 

A.J. : As-tu exercé d’autres métiers ?

S.M. : Ma vie est une succession de petits boulots, tous alimentaires. Petite je me voyais à la fois institutrice, parce que j’adorais apprendre, et bergère l’été parce que j’ai toujours aimé être en contact avec la nature. Mon père était pépiniériste. L’été y avait un berger. Je crois que j’en étais un peu amoureuse… Son côté nomade me fascinait ! J’ai d’abord suivi des études à l’Ecole Normale pour enseigner. Mais très vite, je ne me suis pas sentie mature pour assumer ce travail. J’étais mal dans ma peau, trop jeune. Alors j’ai stoppé brutalement ma carrière et commencé des études universitaires. Je pensais qu’elles m’aideraient à mieux comprendre le monde étrange dans lequel nous vivons. Mais mon mal être persistait. En fait, il empirait. J’étais fâchée avec la société et le marché du travail. Et puis en 1967 j’ai rencontré des objecteurs de conscience. Je me suis retrouvée à faire la cuisine dans une association de service civil international pour eux. Ils construisaient une maison pour personnes âgées. Je me suis sentie plus à ma place. En mai 1968, j’avais 20 ans et je pensais que beaucoup de choses changeraient…

« Poser, c’est l’art d’être présent »

Sylviane MOOK par Peter LindBergh

Sylviane Mook par © Peter LindBergh. Photo extraite du livre « Woman »

 

A.J. : Peut-on dire que tu es une militante ?

S.M. : Ah Non ! Pas du tout. Je ne me reconnais pas dans la société mais je ne me suis jamais sentie à l’aise dans un syndicat ou un parti. Je suis une révoltée, pas une militante.

 

A.J. : Ton métier t’amène à rencontrer des artistes aux univers très différents…

S.M. : Oui, je travaille aussi bien pour des peintres que des sculpteurs et des photographes. Poser, c’est toute une palette : seule ou avec des partenaires, nue ou habillée, avec des vêtements de tous les jours ou costumée, immobile ou en mouvement.

J’ai récemment posé pour deux étudiantes en photographie, Sarah Salazar et Clélia Rochat. Toutes deux cherchaient des femmes, pas spécialement des modèles, des femmes âgées qui acceptent de se mettre nue. J’avais le bon profil. L’une d’elle, Sarah, avait comme projet « Un déjeuner de soleil ». Un travail en couleur sur l’éphémère et le rapport variable au temps d’une personne à l’autre. L’autre, Clélia, avait un sujet quelque peu semblable mais avec une démarche différente: photographier des femmes âgées en argentique et en noir et blanc. Saisir leur rapport au corps. Je t’ai imprimé le texte qu’elle m’a adressé…

Sylviane Mook par Sarah Salazar

Sylviane Mook par © Sarah Salazar

 

Sylviane Mook par © Clélia Rochat

Sylviane Mook par ©Clélia Rochat

A.J. : (je lis le message). A un moment, Clélia écrit « j’aimerais alors libérer cette parole, montrer que les femmes sont magnifiques à n’importe quel âge et ouvrir la discussion ». Tu te sens comment Sylviane avec ton corps aujourd’hui ? »

S.M. : Il y a des femmes qui n’aiment pas l’idée de vieillir. Certaines ont recours à la chirurgie esthétique. Je ne les juge pas.  Plus haut dans son texte, Clélia évoque le fait que beaucoup de femmes lui ont confié qu’avec l’âge, elles ressentaient une forme de « transparence », que « l’âme et le corps se « dissociaient »…Je ne ressens pas du tout cela. Je suis au contraire plus présente que jamais, dans mon intégralité. Plus jeune, je ne rêvais qu’à une chose : être hors d’âge. Cela ne veut pas dire être vieux. C’est sortir de cette histoire d’âge. Un peu comme un bon cru. 

Ce qui est important c’est d’être présent. Tout à l’heure, j’ai posé pour le sculpteur Sophie Cahu, On en est à la cinquante cinquième séances de pose de trois heures. Sophie réalise une sculpture de moi en argile qu’elle a intitulée « Je retourne à la terre ». Elle y met une énergie et une intention intenses. Son travail est lent, profond, méditatif. Pour moi, chaque séance est un moment de paix.

A.J. : Qu’apprends-tu des artistes et pourquoi acceptes-tu de poser pour un artiste plutôt qu’un autre ?

S.M. : Soit je pose pour un artiste particulier, soit dans un atelier ou une école avec un professeur, soit dans des ateliers libres sans professeur comme c’est parfois le cas à la Grande Chaumière. Ce sont trois configurations très différentes. Tout me convient. La plupart des artistes pour qui je pose m’ont repérée lors de poses à la Grande Chaumière où je posais déjà lorsque j’étais jeune. Mais à cette époque, je n’aimais pas forcément poser. Je n’étais pas particulièrement bienveillante, j’étais même, je peux le dire aujourd’hui, dédaigneuse envers ceux pour qui je posais. Mais mon regard sur les artistes a changé. Après avoir expérimenté pas mal de métiers (standardiste, femme de chambre, employée de bureau, factrice, bibliothécaire, serveuse, entraîneuse…) il me semble avoir trouvé ma place en posant.  Être Modèle c’est témoigner de mon appartenance au monde, de ma présence. J’ai beaucoup aimé poser pour l’artiste Shane Wolf qui vit en région parisienne. Il a réalisé une peinture qui me représente dans un triptyque intitulé « Songs of Sagesse » qui se trouve au Musée Européen d’Art Moderne à Barcelone.

 

A.J. : C’est ce qui t’a plu dans le travail de Valérie Graff ?

S.M. : Tu m’interrogeais sur la variété des artistes pour lesquels je posais ? Eh bien le travail de Valérie est vraiment inhabituel. A la fois très court (à peine 10 minutes de pose) il donne la place à la parole. Il s’agissait de me coucher sur une toile. Ensuite Valérie a tracé le contour de mon corps. Elle accompagne sa démarche de questions sur le lien du modèle avec l’univers : son signe astral, sa planète de cœur, ses couleurs préférées. Valérie interroge la relation, l’interconnexion des êtres avec l’univers. Je suis allée deux fois chez elle. Il en ressort un jeu de superpositions, de silhouettes qui s’enchevêtrent pour ne faire qu’un seul corps. Je me souviens avoir trouvé la toile trop petite. C’est pourquoi j’ai adopté une pose recroquevillée. J’ai rencontré Valérie dans un café, par hasard. Elle m’a ensuite recontactée. J’ai accepté par curiosité, j’aime les rencontres, l’imprévu….

peinture de Sylviane Mook par Valérie Graff

peinture de Sylviane Mook par ©Valérie Graff

 

A.J. : Quels sont tes projets ?

S.M. : Je viens de participer à un cours métrage intitulé « La nudité est une tenue » de Mathilde Jeanneau. Je suis également une des 2000 femmes qui apparaissent dans le film de Yann Arthus Bertrand et Anastasia Mikova « Woman ». J’aimerais refaire du théâtre, interpréter des textes. Mais poser demande une telle énergie ! Poser c’est une relation d’amour qui ne supporte pas l’à peu près. Il n’y a pas de limite. Tant que je serai là, je poserai me dis-je parfois. Je pense aussi aller vivre à la campagne..

 

Viviane Mook coordonnées

Coordonnées Sylviane Mook

06 76 37 72 62

sylvianemodele@yahoo.fr

(site en cours de mise en ligne)

Liens artistiques utiles

  • La Grande Chaumière : Dans le quartier légendaire de Montparnasse (6ème arrondissement de Paris), les peintres les plus célèbres, comme les amateurs les plus secrets, sont venus à la Grande Chaumière s’asseoir dans le vaste atelier un peu mystérieux de cette Académie libre pour y pratiquer leur art intemporel : modèle vivant, nu, croquis, fusain, dessin, peinture à l’huile, modelage … https://www.academiegrandechaumiere.com/
  • Musée Européen d’Art Moderne à Barcelone : https://www.meam.es/fr/
  • Sophie Cahu : https://www.sophiecahu.com/works/portrait/
  • « La nudité est une tenue » (documentaire) : « Dans des ateliers de dessin, les modèles sont nus. Le film croise quatre séances de poses, chacune avec un modèle. Trois femmes et un homme reçoivent en silence les regards de ceux qui les dessinent. Ils partagent leurs questionnements sur le corps, le regard de l’autre, et le travail auquel ils participent. En proposant au modèle de prendre le temps de la parole, le film tente d’approcher ce qui se joue dans l’art de la représentation, entre vu et vécu. » http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/58844_1
  • Valérie Graff : à découvrir sur le site de l’Association des Ateliers d’artistes de Belleville AAB : http://ateliers-artistes-belleville.fr/lassociation/qui-sommes-nous/
  • Shane Wolf : http://shane-wolf.com/oeuvre
  • Woman, le livre du film « Woman » d’Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand, éditions de la Martinière (2020), 
  • le travail de Sarah Salazar : http://sarah-salazar.com/ @sarahsalazar.pics
  • le travail de Clélia Rochat : https://www.instagram.com/cleliaodette/

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